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Hervé Debar, co-directeur du PEPR Cybersécurité et ancien porteur du projet HiSec (Cybersécurité pour les réseaux du futur) du PEPR Réseaux du Futur

Dans le monde de la recherche, la publication scientifique constitue la voie classique et privilégiée de diffusion des résultats de recherche. Pourtant, une autre forme de valorisation, moins visible mais tout aussi stratégique, façonne les technologies que nous utilisons au quotidien : la normalisation. A travers son implication dans le projet HISEC du PEPR Réseaux du Futur, Hervé Debar met en lumière les liens étroits entre recherche, normalisation et souveraineté technologique, et souligne l’importance de sensibiliser davantage la communauté scientifique à cet enjeu stratégique.

Dans le cadre du projet HISEC, le processus de normalisation a été engagé en amont, alors que les travaux de recherche étaient encore en cours. « Dès la conception du projet, il y avait ce sujet dans l’air », explique Hervé Debar. L’un des objectifs consistait à développer des mécanismes d’identification sécurisés pour des objets connectés amenés à fonctionner à grande échelle, tout en limitant les coûts associés. L’ambition n’était pas seulement de produire de nouvelles connaissances, mais aussi de créer des solutions suffisamment robustes et utiles pour qu’elles puissent être reprises par la communauté internationale sous la forme de standards ouverts.

Pour concrétiser ces travaux, les chercheur.e.s impliqué.es dans HISEC se sont tournés vers l’Internet Engineering Task Force (IETF), un organisme de normalisation international qui élabore et promeut des standards Internet. Contrairement aux organismes de normalisation traditionnels, L’IETF, reconnue pour son approche décentralisée et inclusive, a été retenue par les porteurs du projet pour les raisons suivantes :

✅ Accessibilité et Ouverture totale : toute personne motivée peut proposer un standard, sans mandat institutionnel ou industriel, « on peut porter des standards en tant que personne », souligne Hervé Debar

✅ Gouvernance collaborative : les travaux s’organisent au sein de groupes de travail dotés d’une charte définissant les objectifs, les livrables et les échéances, structurés en une dizaine de domaines thématiques (Applications, Général, Internet, Opérations et gestion, Applications et infrastructure en temps réel …)

✅ Consensus comme fondement : chaque groupe est co-piloté par deux responsables dont la mission est d’animer les discussions et de faire émerger un accord collectif

Méthodologie et bonnes pratiques : la rédaction de documents implique généralement 30 à 40 contributeur.rice.s et se formalise au sein de groupes de travail composés d’une communauté technique. L’objectif est de prouver que la solution fonctionne et qu’elle est reproductible : pour qu’un protocole soit standardisé, il doit être clairement défini pour que deux équipes distinctes puissent l’implémenter de manière indépendante et obtenir des résultats identiques. « Il faut que n’importe qui prenant le document, arrive au même résultat à la fin », résume Hervé. Cette exigence d’ouverture et de reproductibilité constitue aussi une garantie supplémentaire en matière de sécurité.

Pour en savoir plus sur la démarche de normalisation de l’IETF, consultez le site internet dédié

Participer à des actions de normalisation représente un travail conséquent. Hervé Debar distingue trois étapes majeures : la rédaction des documents, les travaux scientifiques nécessaires pour démontrer la validité des propositions et les nombreuses discussions permettant d’atteindre un consensus. Cette charge de travail s’inscrit donc dans le long terme, les groupes de travail peuvent s’étendre sur plusieurs années et les délais restent difficiles à prévoir. Or cet engagement reste peu valorisé dans le monde académique. « Pour un scientifique, c’est une autre manière de publier », observe-t-il.

Selon le chercheur, le constat le plus marquant concerne le manque de formation à la normalisation. Peu de chercheurs connaissent réellement le fonctionnement des organismes de normalisation, ni les modalités concrètes pour y contribuer. Souvent, l’engagement résulte d’opportunités individuelles : des chercheur.e.s expérimenté.es entraînent leurs collaborateurs et étudiants dans ces réseaux spécialisés. C’est « une opportunité qui rencontre une volonté », résume Hervé Debar.

Il apparaît donc essentiel et vital de renforcer les actions de sensibilisation à la normalisation auprès de la communauté scientifique. Présenter des retours d’expérience, qu’il s’agisse de réussites ou d’échecs, expliquer les mécanismes existants et mettre en lumière l’intérêt stratégique de ces démarches pourraient contribuer à une meilleure appropriation du sujet par les chercheurs.

Au-delà des considérations scientifiques, la participation à l’élaboration de standards constitue un levier stratégique pour la communauté scientifique et la souveraineté technologique des pays dans un contexte géopolitique mondial de « guerre des normes ». Elle permet de donner une portée concrète aux travaux de recherche, de peser sur les choix techniques de demain et de promouvoir des standards ouverts, en évitant que les règles technologiques ne soient définies sans eux et en favorisant des dépendances technologiques difficiles à maîtriser.

Selon Hervé Debar, l’implication des chercheur.e.s dans le processus de normalisation constitue un enjeu de souveraineté majeur. Participer à la définition des règles permet de s’assurer que les solutions retenues répondent réellement aux besoins. Cette réflexion dépasse le cadre national : « ce n’est pas en France que l’on résoudra le problème, mais plutôt à l’échelle européenne », estime-t-il, soulignant la nécessité d’une coordination et d’une collaboration davantage structurée de la communauté européenne face aux défis technologiques.

En conclusion, la normalisation demeure un levier stratégique essentiel encore sous-estimé dans les trajectoires scientifiques. Pourtant, elle constitue une forme de valorisation concrète des résultats de recherche au service de l’autonomie et la compétitivité technologique des acteurs publics et privés

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